La grosse erreur de Patreon

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Par Philippe David

La semaine dernière il y a eu des développements intéressants sur le web en rapport avec la liberté d’expression qui sont passés largement sous le radar des médias québécois, mais dont l’impact risque de se faire ressentir pendant un bon bout de temps. Ce n’est pas exactement d’hier que nous voyons les géants de Silicon Valley travailler pour limiter la liberté d’expression de certaines voix qui dénoncent le narratif de la justice sociale et de la rectitude politique dont ces sociétés semblent éprises, mais de plus en plus, les masques commencent à tomber.

D’abord, il y a eu la démonétisation de vidéos sur Youtube, supposément à cause de la pression des annonceurs publicitaires qui refusaient de s’associer à certains contenus. Du coup beaucoup de vidéos de commentateurs politiques, particulièrement des commentateurs libertariens, conservateurs et même des libéraux (au sens classique, je dois préciser) centristes et de centre-gauche, ont été démonétisés soudainement et ces commentateurs se sont retrouvés avec leurs revenus grandement diminués. C’est de ce premier étranglement qu’est née une plateforme nommée Patreon.

Patreon est une plateforme de financement volontaire qui permet aux auditeurs de financer leurs créateurs de contenu préféré sur le web en commanditant ces créateurs à raison de quelques dollars par mois, en échange de quoi, ils ont droit à du contenu exclusif de ces créateurs sur la plateforme de Patreon. Cela a permis non-seulement aux fans de ces créateurs de les soutenir, mais ça a libéré ces créateurs de ne plus avoir à se soucier de l’opinion des annonceurs publicitaires. Au départ, Patreon se voulait plutôt permissive par rapport au contenu et disait ne pas vouloir restreindre la liberté d’expression de ses créateurs à part pour des cas extrêmes. Un de ces cas jugé extrême fût la journaliste Lauren Southern que Patreon a expulsé pour avoir participé à une tentative de blocage d’un navire de réfugiés (qui s’est avéré par la suite d’appartenir a un groupe de trafiquants humains). Le président de Patreon, Jack Conte, est alors apparu en entrevue à la chaine The Rubin Report pour clarifier la situation. Lors de cette entrevue, il introduit la notion de «Comportement Observable Manifeste» (Manifest Observable Behavior) qui se résume à dire que Patreon va non seulement réglementer le contenu de leurs créateurs sur leur plateforme, mais leur comportement en dehors de la plateforme. Patreon étant concernée par l’idée que l’argent que les créateurs reçoivent à travers Patreon serve a financer des gestes d’activisme tels que de celui de Lauren Southern.

Il est à noter que cette notion de comportement observable manifeste n’apparaît nulle part dans les termes de service de Patreon qui ne semble adresser que ce qu’un créateur peut faire ou ne pas faire sur la plateforme elle-même. Personnellement, je ne vois pas d’ailleurs, puisque l’argent provient de commanditaires volontaires (ce n’est donc pas l’argent de Patreon que les créateurs reçoivent), en quoi ça concerne Patreon ce que le créateur en fait par la suite, en autant que le créateur produit un contenu sur cette plateforme pour lequel les commanditaires (ou «patrons» dans la terminologie de la plateforme) ont essentiellement payé. Désolé pour le long récit, mais ces détails seront essentiels dans ce qui suit.

Bannissement de Sargon of Akkad

La semaine dernière, le youtuber très populaire (à plus de 800 000 abonnés) Carl Benjamin, alias Sargon of Akkad, annonce sur sa chaîne que sans crier gare, Patreon avait résilié son compte pour une infractions aux termes de services. Cette vidéo provenant d’une chaîne Youtube obscure de 3 900 abonnées à laquelle Benjamin avait accordé une entrevue en direct était apparemment la raison du bannissement.

La vidéo pour laquelle Sargon of Akkad a été banni.

Dans ce texte, la directrice de l’équipe «Trust and Safety» de Patreon, Jacqueline Hart, qui évalue les violations des termes de service, tente d’expliquer que dans cette vidéo, Benjamin utilise sciemment des termes injuriants contre des groupes identifiables en violation des termes de service concernant le discours haineux. Cependant, nulle part dans le texte elle ne fait le lien avec la vidéo en question. Elle ne fait que citer deux paragraphes dans lesquels Benjamin utilise les termes «white niggers» et «faggots» et ne fournit aucun contexte aux citations. Cependant, ce contexte, comme vous pouvez le constater en lisant cette transcription complète de la vidéo, est primordial.

À la défense de Sargon.

Dès le départ, j’admet que je suis un fan de Sargon of Akkad que je considère être une excellente source d’informations sur l’actualité politique de la Grande-Bretagne. Je ne suis donc pas complètement neutre dans mon analyse. Cependant, cette affaire a suscité un véritable tollé contre Patreon depuis une semaine, alors je suis plutôt confiant des faits que je m’apprête à vous exposer.

Tout d’abord, le contexte est très important et là-dessus, Patreon a été passablement malhonnête. D’abord Mme Hart néglige totalement de mentionner le fait que Carl Benjamin répondait à des gens sur un clavardage en parallèle de la vidéo et que ces gens, des suprématistes blancs de l’Alt-Right, l’ont insulté, et qu’ils leur répondait en utilisant le même langage que les personnes qui l’ont insulté. Mme Hart s’est d’ailleurs gardé de citer toutes les références dans la vidéo qui indiquaient ce fait. Elle ment donc effrontément lorsqu’elle prétend prendre tout le contexte en ligne de compte, à moins de vouloir prétendre que c’est mal d’insulter des nazis avec le terme «nègre blanc». Il faut d’ailleurs être plutôt obtus pour ne pas capter l’ironie dans les propos de Benjamin. Le journaliste Nick Monroe (@nickmon1112) a d’ailleurs publié sur Twitter une comparaison des propos de Jacqueline Hart et la vidéo pour en dégager les omissions.

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En second lieu, les termes de service de Patreon donnent visiblement l’impression qu’ils ne s’appliquent qu’à la plateforme de Patreon et non à la présence et la marque de commerce d’un créateur, comme le prétend Mme Hart. Jack Conte l’a d’ailleurs admit dans une conversation avec le journaliste Tim Pool publiée dans Twitter.

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Troisièmement, dans une conversation téléphonique avec un autre youtuber du nom de Matt Christiansen, qu’il a pris soin de transcrire, Jacqueline Hart admet également que les règles n’étaient pas appliquées uniformément et à preuve, si vous faites une recherche du mot «nigger» sur Patreon, vous obtiendrez plus de 10 pages de résultats!!! La teneur de la conversation n’est d’ailleurs pas du tout rassurante pour les créateurs et Christiansen a lui-même indiqué qu’il va quitter la plateforme.

Le grand exode

Tout ce manque de professionnalisme de la part de Patreon a mis le feu aux poudres et des milliers de commanditaires et des créateurs ont indiqué qu’ils allaient fermer leur compte chez Patreon et s’inscrire sur un site récemment créé pour le concurrencer nommé SubscribeStar. Des créateurs très notoires comme Sam Harris (19e en importance sur Patreon) et la chaîne Swords and Scales (5e en importance) avaient annulé leur compte moins de 48 heures après le bannissement de Sargon. Dans une vidéo sur leur chaînes respectives, Jordan Peterson et Dave Rubin ont affirmé travailler conjointement sur une nouvelle plateforme pour concurrencer Patreon et qui serait hors de l’influence des technopoles de Silicon Valley.

Mais ça pourrait s’avérer difficile puisque, à peine quelque jours après que les évènements ont mis SubscribeStar sous le feu des projecteurs, que les deux principales plateformes de traitement de paiements électroniques Paypal et Stripe ont résilié ses comptes sans raison apparente. Que c’est étrange! Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Paypal et Stripe font ce genre de chose d’ailleurs car il n’y a pas si longtemps, ils ont aussi neutralisé une plateforme voulant concurrencer Twitter, Gab, exactement de la même façon. Par ailleurs, Gab avait également tenté d’ouvrir un compte sur Patreon et son compte a été fermé en tout juste une heure!

Vous ne trouvez pas ça louche vous que des plateformes de traitement de paiement commencent subitement et systématiquement mettre des bâtons dans les roues de nouvelles compagnies créées spécifiquement pour pallier au manque de concurrence dans le marché des réseaux sociaux et médias alternatifs? Moi si. Ça sent la collusion à plein nez. D’ailleurs, il se trouve aussi que Jacqueline Hart a des connexions directes avec Paypal, ayant travaillé pour cette compagnie pendant huit ans. Ça rajoute encore plus d’eau au moulin de la collusion, à mon avis.

Heureusement, puisque Gab est de retour et semble avoir trouvé une solution à ses difficultés, il y a tout lieu de croire que SubscribeStar arrivera aussi à se tirer d’affaires éventuellement et avec l’arrivée de la plateforme annoncée par Jordan Peterson et Dave Rubin, le marché commencera a corriger la situation. Toujours est-il que déjà, on estime que Patreon a probablement perdu plus de $1 million dans la dernière semaine.

Cependant, il est aussi possible que la collusion apparente avec les plateformes de paiement en ligne violent les lois anti-trust américaines. C’est que semble penser un avocat américain qui anime la chaîne Youtuber Law sur Youtube. Ce sera effectivement intéressant de voir si des poursuites ne seront pas éventuellement entamées si les technopoles continuent à tenter d’étrangler toute concurrence.

À mon humble avis, il serait à peu près temps que les petits justiciers sociaux de Silicon Valley qui semblent s’être arrogé l’autorité morale de la rectitude politique sur les médias alternatifs et les réseau sociaux reçoivent la monnaie de leur pièce.

Philippe David

Technicien en informatique et Éditeur de Contrepoids à temps perdu, il a souvent été décrit comme une encyclopédie ambulante par son entourage. Grand défenseur le la liberté sous toutes ses formes et particulièrement de la liberté d'expression.

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